Interview de Damien Rontani, doctorant.

Un pied sur chaque continent...

Damien Rontani, un doctorant pionnier ?  Après ses années d’études à Supélec,  il choisit  la recherche. Il est l’un des premiers doctorants à se lancer dans une thèse en photonique et dynamique non-linéaire entre la France et les États-Unis grâce à la collaboration de Georgia Tech et de Supélec.



Portait d’un doctorant-ingénieur qui a voulu avoir un « pied sur chaque continent… »

Âge : 29 ans


Votre sujet :


Mon sujet de thèse repose sur l’étude de lasers dont les comportements sont chaotiques afin d’encrypter un ou plusieurs messages (multiplexage). La théorie du chaos étudie le comportement de systèmes complexes (non-linéaires) dont les évolutions sont imprévisibles mais déterministes. Les lasers que j’étudie présentent (dans certaines conditions) ce type d’évolution : la lumière émise (décrite par son amplitude et phase) fluctue chaotiquement. J’utilise ensuite ce signal chaotique pour cacher un ou plusieurs messages et envoyer le tout dans un canal de communication (l’air libre ou une fibre optique).



Sans trop entrer dans les détails, le décryptage du ou des messages est possible en utilisant le phénomène de synchronisation du chaos : deux systèmes chaotiques identiques mais distants peuvent avoir exactement les mêmes comportements au cours du temps lorsqu’ils sont en interaction. Cela peut paraître paradoxal, mais il est possible de reproduire ou dupliquer quelque chose d’imprédictible !


Mon travail dans ce contexte, consiste à étudier la sécurité de protocoles d’encryptage par chaos optique et de proposer de nouvelles architectures pour accroître le débit et le nombre de messages transmis.


Pouvez-vous en quelques mots nous décrire votre parcours ?


Un bac S en poche, j’ai fait une classe préparatoire dans le sud de la France à Nice. J’ai ensuite passé le concours Centrale-Supélec. J’étais admissible à ce concours et celui des Mines.

L’ « électricité » n’était pas forcément ma matière de prédilection ; mais Supélec, à ce moment là, était mon meilleur choix. J’ai donc intégré l’école mais, je dois avouer, que c’était un peu l’inconnu car l’ « électricité » que l’on étudie en classes préparatoires ne reflète pas toute l’étendue des sciences de l’énergie et des systèmes enseignées à Supélec. Aujourd’hui je suis convaincu d’avoir fait le bon choix, surtout quand on voit l’importance des sciences de l’information dans notre vie quotidienne.


Vous avez donc intégré Supélec…


Oui, j’ai passé deux ans sur le campus de Gif-sur-Yvette. La première année à Supélec, c’est le choc sympathique par rapport aux classes préparatoires : la charge de travail reste importante mais elle laisse aussi place à plus de libertés, à l’implication dans les associations et la vie de l’école, à l’esprit de promo… bref à une vie sociale retrouvée !


Je me souviens du premier cours suivi à l’école, donné par Yves Tanguy : il a tout de suite parlé de la recherche et du fait que certains embrasseraient les carrières de la recherche. Je m’étais dit intérieurement à l’époque que ça ne serait jamais mon cas, et pourtant…


Au cours de la deuxième année on s’interroge, entre autres, sur le départ à l’étranger et/ou le choix d’option à Supélec. J’ai étudié avec intérêt la possibilité offerte par le partenariat entre Supélec et Georgia Tech Lorraine (NDLR : campus européen de Georgia Tech), car elle permettait de suivre simultanément et dans des conditions privilégiées les cours à Supélec et à Georgia Tech pour l’obtention d’un double diplôme.


Au cours de ma scolarité en Master à Georgia Tech, j’ai passé et réussi le « preliminary exam ». Il s’agit d’un test de connaissances générales sur les sciences de l’énergie et des systèmes, correspondant aux enseignements des deux premières années à Supélec. Il détermine la possibilité pour un étudiant de s’engager dans la formation par la recherche aux États-Unis.


Cette première étape franchie, je restais malgré tout indécis quant à la poursuite d’études doctorales. J’ai donc pris quelques mois pour réfléchir.


Finalement, je suis allé voir Marc Sciamanna, enseignant-chercheur à Supélec. Je lui ai exposé ma volonté de faire un projet de recherche en partenariat avec les États-Unis. Il a (presque tout de suite) été convaincu: si nous trouvions des fonds, nous étions décidés à nous lancer dans l’aventure.


J’ai dû attendre un an avant que le montage financier de ma thèse soit validé : nous avions commencé à chercher des financements aux États-Unis mais sans succès. Mon directeur de thèse aux États-Unis, David Citrin, pouvait me soutenir financièrement durant une année, mais pas sur 3 ou 4 ans !


C’est à ce moment là que Marc Sciamanna, qui avait entendu parler de la Fondation Supélec, a rédigé un dossier et l’a soumis. Je pense que la  Fondation a plutôt apprécié mon projet car elle a  décidé de le financer ! D’autres financements se sont ensuite ajoutés : ceux du Conseil régional de Lorraine et de la «National Science Foundation» (NDLR : une agence de financement gouvernementale américaine similaire à l’ANR en France).


Et aujourd’hui …


Je suis actuellement en dernière année et suis supposé soutenir la thèse « américaine » cet été et la thèse avec Supélec à l’automne. Finalement j’aurais fait ma thèse en 4 ans.


Les obligations académiques et administratives étant différentes en France et aux Etats-Unis, je dois effectuer deux soutenances orales.


Pensez-vous que votre expérience a été « pionnière » ?


Ma thèse fut l’une des premières du genre en collaboration avec Georgia Tech et Supélec. On peut donc, d’une certaine façon, considérer qu’elle est « pionnière ». Je remercie  la Fondation Supélec d’avoir permis à la thèse d’être possible. Mon projet a ainsi pu se réaliser de manière aisée et flexible.


Comment envisagez-vous votre futur… ?


En début de thèse, j’étais décidé à retourner vers l’industrie une fois ma formation doctorale terminée.  Aujourd’hui,  j’aimerais pouvoir rester dans le « monde académique ».


Pour commencer, j’envisage de faire un post-doc (NDLR : Contrat à durée déterminée (CDD) réalisé dans un laboratoire  ou dans une université) et travailler sur un sujet d’étude différent de celui de la thèse : il est important, d’après moi, de conserver son ouverture scientifique. Actuellement, je me demande où le faire, et quelle thématique choisir. Si possible, j’aimerais prolonger l’expérience internationale encore quelques années en trouvant un post-doc  dans une université ou laboratoire américain.


Comment vous définiriez-vous après quatre années de thèse, comme un (futur) docteur ou un ingénieur ?


J’ai en fait la chance d’être les deux à la fois. Je fais de la recherche dite « académique » car mon sujet d’étude est, à ce stade, très éloigné des besoins industriels. A ce titre, on pourrait dire que je colle plutôt bien à l’image que l’on peut se faire d’un docteur. Mais la manière dont  je pose mes problématiques reste très « ingénieur » car pragmatique.


D’une façon générale, je dirais que les deux formations ne s’opposent pas vraiment car d’après moi : le doctorat  développe entre autres la créativité et la capacité d’innovation qui font aussi partie de la culture de l’ingénieur.


On peut dire que votre projet et votre expérience ont une forte dimension internationale.


Oui, clairement. On pourrait même dire que j’ai commencé « à la française » et que je finis « à l’américaine ». Pour moi, une expérience à l’étranger était comme une évidence. L’expérience personnelle que l’on en retire est très enrichissante car les cultures académiques et scientifiques dans les autres pays sont souvent très différentes de celles que l’on connait en France. Dans une plus large mesure, il est aussi intéressant de faire profiter son pays et la recherche française de ce que l’on a pu voir et expérimenter ailleurs.


J’espère qu’une expérience comme la mienne aidera et encouragera d’autres étudiants à se lancer dans un projet  à  dimension internationale.


Pour vous, quel est le rôle des docteurs et de la recherche dans nos sociétés ?


À l’avenir, il y a fort à parier que les économies les plus performantes seront celles qui auront le monopole de la connaissance et une forte « culture » technologique. En avoir aujourd’hui la maîtrise et pouvoir les produire ne doit pas être négligé !


Il est aussi impératif d’avoir une vision à long terme et de ne pas condamner la recherche fondamentale, parfois qualifiée injustement d’«inutile ». L’exemple du laser et de sa miniaturisation grâce à la physique des solides, est à ce titre, un exemple particulièrement parlant. À l’origine, personne n’imaginait le potentiel applicatif d’une telle recherche issue de la physique fondamentale. Les applications ne sont apparues que bien des années plus tard. Aujourd’hui on ne peut plus rien faire sans laser : optoélectronique grand public (lecteurs DVD, Blue rays), télécommunications optique (fibre optique & internet),  applications en aéronautique et dans le spatial, applications dans le médical…


Il est donc très important, dès aujourd’hui, de capitaliser un maximum de connaissances pour pouvoir anticiper les transitions technologiques, et ainsi maintenir attractivité et compétitivité dans une société qui change. C’est d’après moi l’un des rôles majeurs que doivent assurer les docteurs.


Pour être tout à fait honnête, au quotidien, je me demande parfois « à quoi je sers » car mon sujet de recherche est peu en prise avec nos réalités économiques ou technologiques. Mais je sais que la recherche dans sa globalité permet de bâtir notre futur plusieurs années à l’avance, et je suis fier, d’une certaine façon, de pouvoir ajouter une petite pierre à l’édifice.


Selon vous, dans ce contexte général, quelle est la place de la Fondation Supélec ?


La Fondation Supélec a permis de réaliser mon projet de recherche, mais son rôle ne s’arrête pas là. La Fondation est d’après moi primordiale dans le développement de Supélec et participe aux mutations profondes que connait notre institution  (NDLR : alliance Centrale-Supelec, doctorat Supélec, participation au PRES UniverSud Paris, etc) et qu’elle connaîtra dans les années à venir. L’une de ses missions est d’assurer le rayonnement de l’école à l’international et d’accompagner le développement de la recherche. Elle constitue donc une source de financement supplémentaire sur des sujets (un peu) exotiques comme le mien, et ne correspondant pas toujours au cœur de métier traditionnel de Supélec. Je suis convaincu qu’elle permettra d’assurer la pérennité de Supélec et la prééminence de sa recherche.

 
Dernière modification : 24/11/2010